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« Tant de cerveaux disponibles » ou l’apocalypse cognitive selon Gérald Bronner

Ma lecture du moment s’est composée de deux ouvrages du sociologue français Gérald Bronner, dont j’appréciais l’intelligence des réponses lors de ses passages sur … un écran 📺 :

Gerald Bronner - Apocalypse cognitive et Cabinet de curiosités sociales

« Rapidement, peut-être seulement dans quelques décades, si nous consentons au léger sacrifice nécessaire, les hommes libérés par la science vivront joyeux et sains, développés jusqu’aux limites de ce que peut donner leur cerveau… Ce sera un Éden qu’il faut situer dans l’avenir au lieu de l’imaginer dans un passé qui fut misérable. » ( Jean Perrin)

Tout au long de « L’apocalypse cognitive », Gérald Bronner renvoie à cette citation, se posant la question si ce temps disponible est véritablement mis à profit, ou si au contraire le trésor de notre cerveau est spolié par la « dérégulation du marché cognitif ».

L’homme dispose maintenant de beaucoup plus de temps pour réfléchir, inventer, apprendre et contribuer au progrès de l’humanité, mais finalement, il se retrouve dans un paradoxe à regarder plus TF1 qu’ARTE. Entre la sociologie et la neurobiologie, Gérald Bronner mobilise des concepts extrêmement pertinents pour mieux comprendre notre ère (covid-19, réseaux sociaux, montée du populisme, des fake news), comme « l’éditorialisation du monde », la « désintermédiation » des néopopulistes grâce aux réseaux sociaux), les « boucles addictives » jouant sur les invariants de l’espèce humaine (besoin de conflits, de colère, de peur, de sexe, etc.), l' »effet cobra » et de nombreuses autres pages cornées dans mon livre, comme autant d’invitations à y revenir piocher des concepts dans le futur.

Mes craintes de début de lecture (titre apocalyptique, généralisation « des écrans / les réseaux sociaux » qui permettent souvent de mieux vendre que d’expliquer), Gérald Bronner mène son analyse avec brio et intelligence. Dans l’ensemble, s’il y a quelques points qui me semblent être un peu rapidement brossés, avec des arguments éculés (dont les fameuses écoles Waldorf pour les enfants des leaders de la tech), l’essai de Gérald Bronner souligne la question fondamentale qui devrait se poser à tous, écran ou pas d’ailleurs : est-ce que j’utilise le trésor de mon cerveau à son meilleur escient, en le nourrissant avec des aliments qui n’entretiennent que ses instincts primaires et sans le laisser se faire spolier par une économie de l’attention ? Ceux qui souhaitent aller plus loin sur les mécanismes à l’oeuvre liront « l’âge du capitalisme de surveillance » de Shoshana Zuboff (objet d’une prochaine chronique).

L’autre essai, « Cabinet de curiosités sociales » ressemble à une série de chroniques ou de réponses à des questions paradoxales. Si le cabinet de curiosités traite, par nature, d’objets d’étude disparates, la forme courte qui permet de traiter de sujets plus d’actualité lui fait manquer la profondeur d’analyse du précédent.

Pour ceux qui préfèrent la vidéo, il existe de nombreuses interviews de lui :