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« L’âge du capitalisme de surveillance » ou voyage au bout de la nuit numérique

Ce n’est pas sans raison que j’utilise le titre d’un de mes romans préférés de L-F. Céline pour parler de cet ouvrage monumental de Shoshana Zuboff (« Surveillance capitalism », désormais disponible en traduction française). A l’avenir, il constituera à n’en pas douter un jalon idéologique majeur dans la compréhension globale de la modernité et de ses impacts sur les comportements individuels (économies d’action).

L’autrice développe une théorie globale, complète, documentée montrant la captation progressive de toutes les données (virtuelles dans un premier temps, humaines dans un second temps) pour orienter et conditionner tous nos comportements. Elle démonte en effet la phrase un peu trop simpliste « si c’est gratuit, c’est toi le produit » en expliquant que la matière première de cette nouvelle forme de capitalisme est l’humain au sens le plus large possible, qui fournit un « surplus comportemental ». Les véritables clients sont les entreprises qui achètent des comportements futurs sur les marchés.

L’ouvrage est très documenté (100 pages de notes), avec des exemples concrets dans l’industrie et un développement historique du début de ce changement structurel de capitalisme très intéressant. Les pages 454 à 468 (le chapitre « Comment s’en sont-ils tirés à si bon compte ? ») résument parfaitement les raisons et mécanismes-clés de sa théorie :

  1. le « sans-précédent » ou l’impossibilité de comprendre des mécanismes opérationnels et commerciaux nouveaux
  2. la déclaration comme invasion : art de la déclaration-appropriation, s’accaparant un matériau que personne avant n’avait décrété sien > dissimulation des pratiques > dérégulation requise
  3. le contexte historique (suivant les attentats du 11 septembre 2001)
  4. les fortifications : liens avec les autorités
  5. le cycle de dépossession : raids plein d’audace > stratégies pour gagner du temps pendant l’accoutumance du public à des actions nagères choquantes > feindre de s’adapter / se retirer > préparation d’une nouvelle réattaque des mêmes cibles avec une rhétorique nouvelle
  6. la dépendance : les services gratuits comblent les besoins des individus pour mener une vie effective dans un environnement de plus en plus hostiles.
  7. l’intérêt personnel : tout un réseau de partenaires et de clients dépendent de cet impératif de prédiction
  8. l’inclusion : c’est le fameux « network effect » : s’extraire de ce système peut conduire à un sentiment de solitude
  9. l’identification : l’héroïsation des nouveaux CEO (admiration de leur succès financier, populaire)
  10. l’autorité : nous pensons que parce qu’ils réussissent, ils ont raison et cela leur confère un statut d’expert.
  11. la persuasion sociale : les innovations sont accompagnées d’une rhétorique ensorcelante
  12. l’exclusion des alternatives : « there is no alternative ». Le capitalisme de surveillance s’est répandu sur le Net, puis la pression des économies de gamme et d’action l’a précipité dans le monde réel.
  13. l’inévatibilisme : les appareils connectés viennent avec une rhétorique d’inévitabilité, détournant l’attention du capitalisme de surveillance
  14. l’idéologie de la fragilité humaine : le processus mental est tristement irrationnel, incapable de remarquer la récurrence de ses échecs. Les capitalistes de surveillance utilisent cette vision du monde pour légitimer leurs moyens de modification des comportements : tuning, herding et conditionnement
  15. l’ignorance : Ils savent des choses que nous ignorons et relèguent leurs buts et leurs pratiques aux coulisses. « Il est impossible de comprendre quelque chose qui a été fabriqué dans le secret et conçu pour être fondamentalement illisible » (cf. la notion de texte fantôme vs le texte que nous pensons lire)
  16. la vélocité : rapidité d’innovation, mais aussi arme déployée comme moyen de paralyser la conscience et la résistance, tout en distrayant par des gratifications immédiates. (notion de « choc et stupeur »)

J’avais initialement découvert cette intellectuelle dans le documentaire Netflix « Derrière nos écrans de fumée » « The Social Dilemma » ainsi que dans une excellente lettre ouverte sur les évènements du Capitole de janvier 2021 et la notion de « coup épistémiologique » : Opinion | Facebook and the Surveillance Society: The Other Coup – The New York Times (nytimes.com)

Il y aurait bien des éléments à discuter (notamment sur la dernière partie plus prospective), mais il faudrait pour cela que je complémente cette lecture par d’autres sur le sujet.

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Auteur :

Passionate about societal impact of technology | ex-Founder of @Enseignons #teachers network | currently Education Industry exec for @Microsoftbe | Alchemist & curious by design.

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